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Le train-train quotidien


Le 22 octobre 2010 à 10:13

Rubriques : Mes fleurs du mâle


Errer, sur la grève, lutter pour vaincre la vague et trouver enfin un refuge où se lover, dans l'espoir de gagner bientôt un endroit tant attendu, tel est le sort - qui donc l'a jeté - des banlieusards parisiens.
Petit récit : 


08h05 :
Dans le train pour Paris.
Jamais, grâce à cette grève et au service minimum, la SNCF n'a si bien respecté les horaires. Quel paradoxe !

Chaque soir, depuis le début de ce "mouvement social qui affecte les lignes x, y, z"-, comme l'annonce régulièrement cette voix suave sensée apaiser, rassurer la masse compacte, impatiente, agitée d'un mouvement brownien, et qui v
itupère à l'encontre de ces empêcheurs de voyager serein, j'attends, confiant, le train du retour.
Étrange, en France, cette propension à honnir le mal et ses messagers plutôt que ses causes et leurs auteurs.

St Lazarre, 18h03 :
Impossible de prendre ce convoi duquel s'échappent des bras, des jambes, des cabas, des pans de manteaux, empilés, compactés dans les portes entrouvertes comme des ballots de fripes destinés au marché africain...

Le suivant est annoncé pour 18h43.

J'attends rassuré à la terrasse d'une brasserie, en dégustant une Leffe brune.
On ne peut avoir que le bien que l'on se donne. A défaut de se le faire donner :-)


St Lazarre, 18h35 :

Dans le passage souterrain, loin de la marée humaine qui emplit la gare, je guette, comme d'autres candidats, de plus en plus nombreux, l'affichage de la voie 12 annonçant l'arrivée de "mon train".
Soudain, une voix nasillarde, à peine audible : "le train pour Pontoise arrivera voie 15".


Une manière de cataclysme se déclenche, comme une lente et inexorable coulée de boue, la foule se meut, rampe jusqu'aux escaliers.
C'est ainsi qu'emporté par ce flot, comme un rocher charrié par une banquise erratique, je me suis retrouvé dans un train quasiment vide.

Et pour cause, ce n'était pas celui de ma destination!
Descente à Houille (d'où l'expression "aller au charbon ").


Houille, 18h55 : 


Le prochain RER pour Cergy le Haut est affiché pour 19h03.

19h03,4,5 ... 15 :
L'inquiétude s'installe, l'impatience naît.
Il arrive, s'arrête et vomit des torrents de passagers.
Des places libres, je m'installe, consulte sur l'IPhone l'horaire des bus au départ de Cergy Préfecture.
La rame ralentit, s'arrête et le haut-parleur répète : "Maisons-Laffite, terminus ! Ce train rentre au garage..Maisons-Lafitte ...".

Je descends sur ce quai inconnu. 
Un panneau d'affichage indique : "Cergy le Haut, 20h10".
Le Relay baisse son volet mécanique, un vigile que traîne un berger allemand, nous "évacue" vers l'accès de nuit.
Rendu sur le trottoir, parmi quelques "égarés", je m'adresse à la conductrice d'un bus pour m'informer des moyens de regagner un lieu proche de ma destination finale, réelle et tant espérée.
Retour sur Paris ou en direction de St-Germain. 
Elle démarre : plus de véhicule en vue.

J'erre aux environs de cette gare à présent fermée.
Je découvre une boutique de chocolats belges aux travers des vitres de laquelle j'observe une accorte dame qui passe l'aspirateur.
J'entre. L'aspirateur devient muet. Je m'informe, en vain, sur les autres moyens de regagner ma masure.
Difficile, hors un improbable bus et le...train.

Je lui achète un ballotin de 750g de "pralines", à offrir à ma femme, pour qu'elle pardonne mon retard.

19h30 :
Je regagne une passerelle qui enjambe les voies lorsqu'une voix, même plus suave, annonce
que, pour Cergy, il faut retourner une gare ... avant. Geysers de bras, têtes, corps ramassés, surgis de nulle part et qui s'engouffrent dans les escaliers ( les mécaniques sont à l'arrêt !).

Un convoi, court, surgit, ruée 
sur le quai pour atteindre la dernière voiture. Ne manque que le chausse-pied qui pourra y faire s'insérer tous les impétrants.

19h43:
Arrivée en gare -1.
Le convoi pour Cergy est affiché à 45, au quai le plus éloigné..
2 minutes à naviguer, dans un flot impétueux quand la rame arrive et s'arrête pour dégorger des volutes d'hommes, de femmes, hébétés, ahuris, excédés.
Ils ne sont pas tous sortis lorsqu'un Klaxon impératif annonce la fermeture des portes. Alors, je me rue, pourfends la masse stagnante.
Une jolie blonde , fichée dans l'embrasure du compartiment, me sourit et se déplace légèrement sur le côté. Je bondis, écrase des pieds, propulse des épaules, défonce des bides et, en un dernier effort, je m'arrache du quai et me retrouve à 5 cm du sourire. Les portes se referment.

Étrange comme cette proximité, promiscuité des corps perturbe le regard, scelle la voix.
Je hume son parfum, à peine perceptible dans un remugle de senteurs fortes, acides de vêtements aux auréoles suspectes, aux relents d'ail, de bière et d
e mauvais alcools.
Un fumet de patchouli agresse mes narines.
Je voudrais plonger le nez dans cette chevelure légère, que je pressens fluide, humer ces fragrances de muguet, que je devine.
Elle lève sur moi le bleu saphir de ses yeux malicieux, baisse une épaule, qui frôle ma veste. Elle se courbe, ses bras plongent dans un entrelac de jambes, de pieds et ramènent lentement, comme le pêcheur son filet lourd de fulgurances argentées, un sac informe d'où s'échappent une crosse de parapluie, la pliure torturée d'un magazine.
"excuséz-moi, je descends ici".
Le train avait ralenti. Nous étions arrivés á cette gare que peu de temps avant, j'avais quittée.
Un frôlement de fesses fermes, sur ma cuisse, un bras qui arabesque devant moi, s'abaisse sur la porte. Et celle-ci s'ouvre sur une nuque gracile, un visage qui se retourne vers moi : " bonne fin de voyage ".
Puis, elle disparaît, bouffée par des zombies qui s'éjectent de la bétaillère.

"Une robe a passé dans ma vie" (Cyrano).

 


Fleurchampetre dit :
Pas mal . . . J'aimerais une suite .


posté il y a 81 semaine


Jouarres dit :
Toujours le même bonheur de te lire … merci L.


posté il y a 81 semaine


Angeline58 dit :
Merci, Amafieri, pour ce nouveau récit, que j'ai lu avec grand plaisir ! Très bien écrit !


posté il y a 81 semaine




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