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Le 16 juillet 2009 à 06:27
Rubriques :
La belle histoire
A N'Djamena aussi, la tempête fait des ravages...
La matinée s'achevait et la fin de la journée de travail, qui ici se termine à 14 heures, approchait.
Malgré la clim et les brasseurs d'air, qui au plafond faisaient comme un frôlement d'ailes, l'atmosphère était quasi irrespirable. De lourdes gouttes de transpiration glissaient sur son front, pour s'écraser en étoiles sur le sous-main.
Dehors, la lumière paraissait faiblir et les grains de sable fouettaient les "Naco", ces fenêtres aux lamelles de verre pivotantes, fermés en raison de la clim. "Portes et fenêtres fermées, fraîcheur conservée", mentionnaient des affichettes placées aux ouvertures des locaux.
La porte de la comptabilité s'ouvrit sur l'auditeur et le chef comptable, qui discutaient en riant.
"Tout semble correct, mais qu'il fait lourd", s'exclama l'auditeur en se dandinant vers lui.
-"oui, c'est cette tempête qui n'en finit pas. C'est rare. Vous avez terminé? Je vous dépose à l'hôtel? Ah, j'ai pris sur moi d'organiser, demain à votre hôtel, une réunion "dinatoire" avec nos principaux clients. Nous gagnerons du temps, en évitant les désagréments des visites à domicile."
"Parfait, je craignais en effet de recommencer le calvaire d'hier. Et puis, j'ai vu les comptes -, très bien !,- et cette rencontre devrait suffire pour compléter mon rapport. On y va ?"
-" Oui, juste le temps de vérifier si Saleh a bien été chercher les enfants à l'école pour les ramener chez nous".
Au téléphone, sa femme lui confirma que le chauffeur était déjà reparti pour le bureau. Elle s'inquiétait de cette tempête qui semblait augmenter de fureur. "Il fait de plus en plus sombre, ici".
Il la rassura, lui dit qu'il déposait son hôte à l'hôtel et qu'il garderait la voiture, sans Saleh, pour faire une balade sur les rives du Chari, en fin d'après-midi. (A cette époque, cet étrange fleuve -, qui a sa source en République Centrafricaine pour s'achever dans le lac Tchad, au Nord de N'Djamena, après un cours de 1.200 km,- coule quasiment "à sec", selon l'expression du cru. Il dégage alors, de part et d'autre de minces filets d'eau, d'immenses plages de sable fin, immaculé).
Le sable flagellait en violentes rafales lorsqu'ils gagnèrent la voiture que, instructions prises pour le lendemain, leur laissa le chauffeur.
"Patron, ce vent, cette tempête, ce n'est pas normal. Rentre vite chez toi".
Le ciel s'assombrissait, de minute en minute et à peine s'étaient-ils engagés sur la chaussée que de grosses taches sombres se formèrent sur le pare-brise, de plus en plus grosses, de plus en plus nombreuses. La lumière était devenue crépusculaire.
Les essuie-glaces crissaient, dérapaient et formaient un voile rouge, quasi opaque, sur la vitre. Il "pleuvait" de la boue !, avec un crépitement de tambour sur la tôle. Il faisait nuit, la visibilité était quasiment nulle, phares allumés, impuissants à franchir le rideau boueux qui les entourait.
Arrivé au rond-point principal, il se décida :
-"je ne sais ce qui se passe, mais je ne prends pas le risque de passer, dans ces conditions, devant la présidence. Nous allons chez moi".
"C'est déjà arrivé?", murmura, comme angoissé, l'auditeur?
"Non et je n'aime pas cela, je ne comprends pas".
En fait, il était très inquiet. Il pensait d'abord à sa femme, à ses enfants, certainement effrayés, au danger de circuler ainsi, quasiment sans visibilité. Mais aussi -, et il s'en voulu,- aux raisons possibles de ce phénomène inconnu.
-"Et si Kadhafi, avec lequel depuis plus de 3 ans le pays était en guerre, avait fait sauter une bombe atomique et que ses effets masquaient le soleil, soulevaient des tonnes de sable, formaient des nuages qui, éclatant, pleuvaient à travers ce voile, le transformant en boue?".
Ils roulaient au pas. A sa demande, l'auditeur avait baissé sa vitre et, la tête hors de la portière, le guidait en suivant la bordure du trottoir, que lui ne distinguait pas depuis le volant.
"Je ne vois plus rien", cria son copilote en se tournant vers lui.
Et pour cause : ses lunettes étaient couvertes d'une couche de boue, tout comme son crâne et la moitié de son visage. Ils arrivèrent à en rire et, la gadoue essuyée, continuèrent leur lente progression.
Prendre la 3ème rue à droite, puis la 1ère à gauche, pour arriver sur la route qui longeait le fleuve, séparée de lui par..., par.. le palais du gouvernement !
Surtout, ne pas s'arrêter car, déjà en temps normal, de nuit après le couvre-feu (18 heure), la circulation y était interdite et les gardes tiraient "à vue" ; alors, aujourd'hui, dans ces conditions, ils doivent encore être plus excités, apeurés, dangereux.
Il se garda d'en informer son passager, lequel, de temps en temps, rentrait la tête dans l'habitacle, pour nettoyer ses lunettes.
Il frissonne, la température avait certainement baissé d'une vingtaine de degrés, sinon plus. C'est possible car il se souvient du 31 décembre précédent quand, à minuit, au bord de la piscine de la concession "Total", la soirée s'était brutalement achevée : la température avait rapidement chuté à... 1°C quand, pendant la journée, elle atteignait 44°C. Et, les robes de soirée très décolletées, les bras et les dos nus, les smokings et chemises en tissus légers n'autorisaient pas un tel gradient : chacun se hâta de rentrer chez soi pour mieux se couvrir. Le lendemain, beaucoup étaient restés alités !
"C'est long!!"
- " Encore 3 km, j'habite à côté de la résidence de l'ambassadeur des Etats-Unis".
Résidence incroyablement protégée, dans la crainte d'un attentat toujours possible, par des Marines, des mitrailleuses, des missiles...
La lente progression n'en finissait pas de longer une bordure de trottoir quasi invisible. Buste penché en avant, le front contre le pare-brise, les doigts crispés sur le volant, il se sentait épuisé. De tension, d'inquiétude.
Soudain, il prit conscience que le flot de boue s'était arrêté, que la luminosité revenait. Il inonda le pare-brise de grands jets d'eau et, peu à peu, les essuie-glaces dégagèrent une trouée, à travers laquelle il pouvait distinguer la route.
Ils étaient arrivés au monument en l'honneur de Felix Eboué ("...nommé en 1938 gouverneur du Tchad, avec mission d'assurer la protection de la voie stratégique vers le Congo ; il fait construire les routes qui devaient permettre en janvier 1943 à la colonne Leclerc de remonter rapidement à travers le Tibesti vers l'Afrique du Nord. Dès le 18 juin 1940, Éboué se déclare partisan du Général De Gaulle. Le 26 août, à la mairie de Fort-Lamy, (N'Djamena) il proclame, avec le colonel Marchand Commandant Militaire du territoire, le ralliement officiel du Tchad au Général de Gaulle, donnant ainsi "le signal de redressement de l'empire tout entier").
Encore 2 km. A présent, la luminosité semblait totalement revenue. La chaussée, couverte d'une épaisse couche de boue -, tout comme l'ensemble du paysage, trottoirs, bas-côtés, bâtiments, véhicules à l'arrêt, etc.-, était dangereusement glissante et il n'osait accélérer.
Pas de circulation, nul passant, pas un mouvement. Ils semblaient seuls !
Puis, les hauts murs abritant la résidence US apparurent, ponctués de soldats en tenue de combat. Comme ils passaient devant l'entrée, protégée de hautes grilles, des militaires le saluèrent, comme d'habitude.
Les grands arbres, la guérite du gardien, qui, souriant, lui fit de grands signes de sa kalachnikov, l'allée et le parking : ils étaient arrivés, ils étaient "chez lui", sains et saufs, ouf!!!
"Papa!!!, tu as vu, on joue dans la boue?"
Du haut de la terrasse, ses enfants, la mine radieuse, lui montraient leurs bras couverts de gadoue.
Sans intervention de Kadhafi et de sa bombe, des nuages avaient bien crevé au-dessus d'une volumineuse tempête de sable, transformant celui-ci en boue et créant un masque dense totalement opaque devant le soleil.
Grâce aux karchers du garage, également prêtés au Novotel et aux connaissances, les trace du "sinistre" disparurent en quelques jours. Du moins chez ceux qui en disposaient. Toutes les piscines durent être vidées, curées (dans un pays en manque... d'eau!).
Une vingtaine de femmes, d'enfants succombèrent à des chutes, à la noyade dans des caniveaux qu'ils n'avaient pu voir.
Les très vieux tchadiens se souvenaient que ce phénomène s'était déjà produit, quand ils étaient enfants.
L'auditeur, douché, revêtu de vêtements prêtés, se déclara enchanté de l'accueil de la famille mais dégoûté à jamais de ce "foutu pays où, si on ne crève pas de chaud, on meurt de trouille ou... noyé".
Ursula38 dit :
Que d'émotions ! le danger partout et voilà que le ciel s'en mêle... et la vie peut basculer d'un instant à l'autre !
Lecture passionnante comme toujours : merci !!!!
posté il y a 147 semaine