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Le 2 aout 2009 à 01:14
Rubriques :
La belle histoire
"T'as vu l'avion ?"
Ou comment passer d'un super transporteur à un dangereux karatéka...
La réunion « dinatoire » avec les clients s'étaient parfaitement déroulée, à la grande satisfaction de l'auditeur. Au point que ce dernier, « épuisé par ces conditions climatiques inhumaines » avait décidé d'avancer son départ au vol Air Afrique du jour, en début de soirée. Il restera donc à l'hôtel, jusqu'à ce que la voiture vienne le chercher pour le conduire à l'aéroport, distant de 5 kms.
Amafieri avait donc décidé de consacrer son après-midi à sa famille lorsqu'un appel téléphonique de la base aérienne française lui annonça qu'un avion, un Super Galaxy, venait de se poser et que sa présence était nécessaire pour effectuer les opérations douanières.
Le fret était en effet constitué d'équipements et matériels destinés à l'armée tchadienne, offerts par la France et transportés par les Américains...
Dès le franchissement de la digue perpendiculaire à la piste, la surprise était de ... taille : un empennage en T dépassait la tour de contrôle !
Contournant les bâtiments de fret, il engagea sa voiture sur l'aire de stationnement des avions.
Le mastodonte l'occupait en grande partie, ses longues ailes pendaient de chaque côté, jusqu'à presque toucher le sol. Le nez de l'immense carlingue, posée sur 26 roues !, était levé et déjà une noria de camions embarquait d'énormes caisses.
Un officier français lui remit manifeste, liste de colisage, factures et autres documents... plus confidentiels.
Le directeur des douanes, présent pour l'occasion, lui facilita avec complaisance les diverses et complexes formalités, constatant avec plaisir que parmi les équipements figuraient plusieurs postes de tir de Milans, ces redoutables missiles antichars (à 90.000 FFR le projectile!), qui auraient raison des chars T-55 soviétiques de l'armée libyenne, qui occupait le Nord de son pays.
Satisfait d'être si aisément débarrassé d'une mission qui pouvait être administrativement pénible, Amafieri proposa à son fils de visiter cet étrange oiseau.
Le commandant et l'officier mécanicien se firent un plaisir de les accueillir et de les guider, avec force d'explications, dans les vastes entrailles, poussant la courtoisie jusqu'à leur offrir des boissons rafraîchissantes.
Mais, lorsque le pilote invita l'enfant à gravir l'échelle métallique qui, menant au deuxième pont, lui permettrait d'accéder au poste de pilotage, le petit-, intimidé, effrayé par ces structures bizarres, les fortes odeurs d'huile ou encore la pénombre qui régnait en cette caverne,- se blottit dans les jambes de son père, en refusant de la tête.
L'Américain lui sourit, les raccompagna jusqu'au sol... ferme et, au moment de la séparation, lui remit un badge représentant « son » avion et qu'il détacha de son épaule.
Comme il s'engageait sur la route du retour, Amafieri demanda à son fils les raisons de ce refus. Ce dernier ne pouvait que lui répondre : » j'ai eu peur, c'était trop grand, trop haut »...
Ils quittèrent aisément l'aéroport et atteignaient le rond-point principal, dont l'accès était à présent défendu par un barrage constitué de véhicules et de militaires tchadiens apparemment "énervés" car, dès leur approche, ils agitèrent leurs armes dans leur direction, leur intimant l'ordre de s'arrêter immédiatement sur le bas-côté..
Ils s'apaisèrent à la vue du « laisser-passer » et l'un d'eux leur indiqua que l'accès du centre ville était interdit, en raison de la visite du Président Mobutu.
Il décida dès lors de se diriger vers une route qui, via l'ambassade de France, lui permettrait de contourner cette difficulté.
Tout se passait bien et ils arrivaient à hauteur de cette ambassade lorsque soudain, à une quinzaine de mètres devant le véhicule, un soldat gorane-; militaire tchadien originaire de l'Ennedi, massif du Nord-Est du pays, -surgit d'un massif buissonneux pour gagner le centre de la chaussée. Il s'agenouilla, pointant son Kalachnikov dans leur direction.
Cette ethnie est réputée pour ses qualités guerrières, sa bravoure, son incroyable endurance, dans les pires conditions climatiques. Son impulsivité aussi...
Instantanément, Amafieri imagina la rafale qui traversait le pare-brise, les atteignant, son fils et lui. Plusieurs "incidents" s'étaient déjà produits.
Il freina brutalement, le véhicule fit une légère embardée, glissant sur la pellicule sablonneuse qui couvrait l'asphalte. En un même mouvement, il poussa son fils sous la tableau de bord, ouvrit sa portière et roula sur le sol.
Il pensait : « par réflexe, il va tirer sur moi, pas sur la voiture »...
Rien, hors les craquements de la carrosserie surchauffée et les tourbillons de sable soulevés par le vent..
Il se redressa lentement et, brandissant son laisser-passer -, rectangle blanc barré des couleurs du drapeau français,- au-dessus de la tête, il s'avança vers le gorane, pour s'éloigner du véhicule, cible toujours possible.
Le soldat se releva et, l'arme à la hanche braquée sur lui, il s'approcha et lui donna un brutal coup de canon dans l'estomac.
Le visage crispé par une violente douleur, il ne broncha pas et regardait fixement cet agresseur, tout en lui montrant son laisser-passer : « Coopération militaire française , je viens de l'aéroport où j'ai déchargé des armes et des munitions, pour vous... »
Le militaire accentua sa pression sur l'estomac douloureux et, avec un léger sourire, prononça distinctement : « on s'en fout de l'armée française ».
Le temps semblait suspendu.
En Amafieri, les pensées fulguraient : « je suis en face de l'ambassade. Derrière « lui », je vois flotter le drapeau français, dans la résidence de l'ambassadeur. Je viens de dédouaner pour des millions de francs de matériels et il s'en fout ! ».
Il regardait intensément son adversaire, qui, impassible, semblait aussi sonder son regard.
« Je vais me faire abattre, bêtement. Mais on est toujours bêtement abattu... par un bonhomme qui ne me connaît pas, qui ne sait pas combien de sacrifices ont faits mes parents, combien de personnes m'aiment et ont encore besoin de moi. Il va m'abattre. Sait-il pourquoi? On dirait qu'il a peur. Il transpire à grosses gouttes...Je le déteste, je le hais, si je pouvais le tuer... ».
Mais, il ne pouvait faire le moindre geste, comme cloué verticalement par ce canon qui lui vrillait le corps. La douleur irradiait tout son ventre, son torse. "Ne pas céder, ne pas montrer ma terreur. Et ces petits yeux noirs, quasi fermés, qui le fusillaient... Il serrait les mâchoires, percevait quasi physiquement la violence, la haine passer par son regard et plonger dans celui de son adversaire : "je te déteste!!!"
Plus rien n'existait que ces deux fauves immobiles, les muscles bandés, le souffle lent, profond, le masque féroce.
Subitement, cette tension extrême se déchira, un cri jaillissant de la voiture : »attention, mon papa fait du karaté !».
Le regard du soldat se détacha, vacilla en direction du Toyota. Amafieri fit un pas de côté, pour se placer entre le véhicule et cette arme, arrachée de son estomac.
Le gorane sembla hésiter puis fit deux pas en arrière, baissa son fusil et murmura : « tu peux passer ».
Lentement, Amafieri lui tourna le dos et franchit les quelques mètres le séparant de son fils, s'attendant à chaque instant à être déchiré par une volées de balles rageuses.
Sans quitter le militaire des yeux, il s'installa au volant, ferma délicatement la portière -, "surtout, pas de bruit, de mouvement brusque;"-, mit le contact et démarra très très doucement.
Lorsque, roulant au pas, il passa devant lui, le soldat réajustait les bandes de cartouches croisées sur sa poitrine. Il le toisa, eut un léger sourire et lui tourna le dos.
Dans le rétroviseur, il le vit s'enfoncer dans un bosquet. Alors seulement, il osa accélérer. Sa chemise était trempée, ses mains tremblaient sur le volant.
Il regarda enfin son fils, qui lui sourit.
« Tu as vu, papa, je lui ai fait peur, hein? »
Angeline58 dit :
J'ai beaucoup apprécié ce magnifique récit émouvant, attendrissant !
posté il y a 145 semaine
Ursula38 dit :
Contexte passionnant de l' Histoire et la politique, tout à coup le drame, si bien rendu, le suspens, digne d'un scenario, comme au ralenti ....et on respire puis sourit...devant ce jeune héros !!!
posté il y a 141 semaine