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Venus du fond des âges, sortis des ténèbres


Le 16 aout 2009 à 06:09

Rubriques : La belle histoire


Un moment, un instant de grâce et notre vie devient "terre d'aventures", d'émerveillement. Le luxe, à l'état brut. Ce superflu indispensable.


J'inaugurais mes 27 ans et, inconscient, un voyagiste m'avait confié la gérance du guest-house de Gabiro, au Rwanda.

Cet hôtel pour touristes fortunés étendait ses 58 suites, groupées par deux, au flanc d'une colline séparée du parc de l'Akagera par la piste menant en Ouganda, très proche.

Il marquait la limite de la réserve de chasse qui, vers le Nord, faisait face au parc.


Comme l'ensemble des bâtiments, le restaurant, flanqué de 2 salons en U et précédé d'une grande terrasse avec piscine, était bâti en meulières, sur une structure en bois d'eucalyptus couverte de chaumes.


L'ensemble, aussi élégant que rustique, s'inscrivait dans un écrin de hautes herbes de savane, coupées à ses abords pour non seulement faciliter la circulation, dégager la vue mais aussi protéger les installations des visites inopportunes des fauves, antilopes, buffles et autres reptiles redoutables.


Un imposant groupe électrogène, dont le bruit étouffé cessait à minuit, assurait l'alimentation électrique.

Un pompe, dans la vallée, propulsait l'eau potable, disponible dans tous les locaux.


Des touristes et des résidents étrangers, des équipages d'avions de ligne faisant leur rotation à Kigali mais aussi des commerçants, hommes d'affaires et hauts fonctionnaires rwandais garantissaient un taux de remplissage très confortable.


La journée était ponctuée, dès l'aube, par la préparation des safari, des petits déjeuners roboratifs et celle des lunchs packets et des boissons qui seront consommées dans le parc ou la réserve de chasse.


Dès le départ des visiteurs, l'activité se déroulait paisiblement, en travaux d'entretien, de maintenance et de gestion. Jusqu'au retour ou l'arrivée des clients, à la tombée du jour, vers 18h30.


Ces derniers, éprouvés mais enchantés de leur périple en 4 X 4, des découvertes, des frayeurs parfois, ne s'attardaient guère après le diner. Seuls, quelques chasseurs, encore excités de leurs aventures, heureux ou dépités parfois, prolongeaient la soirée jusqu'à l'annonce de l'extinction de l'éclairage.


Précédés par des torches, ils étaient alors raccompagnés dans leurs logements eux-mêmes rustiquement pourvus de lampes à pétrole.

Qu'il était agréable de s'attarder sous la voûte céleste, traversée d'un horizon à l'autre par la voie lactée. La nuit bruissait de feulements, rugissements, claquements et des parfums mystérieux nous enveloppaient.


Quel sentiment de plénitude, de paix, d'absolu, de bonheur !


Une parfaite union avec la nature. A des milliers de kms de la pollution des industries, des villes. L'aube des temps. Même comme si l'évoquait L-F Céline, la nuit, en Afrique, est un immense coït, un gigantesque meurtre.


A l'occasion du W.E. de Pâques, j'avais organisé une soirée à laquelle étaient conviés des amis et connaissances.

J'avais promis une « nuit extraordinaire », sans rien en dévoiler.

En fait, j'avais été sollicité par le père responsable d'une mission catholique assez proche de Gabiro pour que s'y produise la troupe de danses traditionnelles formée par ses étudiants.

Il m'avait certifié que le spectacle serait d'une rare qualité et qu'il plairait aux "étrangers".


Le contact avait été établi par radio, à l'occasion de ma commande hebdomadaire de fruits et légumes que je lui confiais. Comme pour ces fournitures d'une rare fraîcheur et aux aqualité gustatives exceptionnelles, je devais lui faire confiance. Non sans une certaine inquiétude : que vaut un excellent agriculteur, maraîcher comme organisateur de spectacles, chorégraphe?


Les invités arrivèrent au crépuscule, par petits groupes, après une incontournable traversée du parc, se mêlant aux touristes et autres clients déjà installés.


L'apéritif fut annoncé, pour 20 heures, sur la terrasse, avant le repas « exotique »,  organisé à de grandes tables spécialement confectionnées et réparties sur la pelouse dégagée à cet effet, entre les quelques et splendides, immenses arbres marquant l'entrée du domaine « viabilisé ».


Ces agapes avaient pour thème la découverte des produits locaux, dont du gibier, à "plumes et à poils", et promettaient des saveurs délicieuses, inconnues des palais occidentaux, voire des citadins rwandais.


Des lampes à pétrole, des torches, des braseros balisaient les chemins menant à cette salle à manger singulière. Le personnel, vêtu exceptionnellement de boubous multicolores assureraient un service de qualité.


Quelle ne fut pas ma surprise lorsque ces convives arrivèrent. Eux que j'avais reçus couverts de poussière, de transpiration, vêtus de shorts, jeans, chemisettes et tee-shirts s'étaient transformés.

Les dames, maquillées, parfumées, chaussées d'escarpins portaient, toutes, d'élégantes et même somptueuses robes de soirée. Les hommes, eux, arboraient de seyants smokings.


Je dus à la hâte revêtir le mien, que je n'avais guère eu l'occasion de porter en ces lieux et que je réservais aux soirées « diplomatiques ».


Le repas fut unanimement très apprécié et le personnel, tant des cuisines que de « salle », couvert de louanges.


Soudain, alors qu'au café et pousse-café, les conversations allaient bon train, que des échanges de mots d'esprit, de blagues, de personnes aussi s'effectuaient entre les tables, un son étrange, d'abord très ténu puis, de plus en plus prenant, surgit de la nuit.


Des ténèbres de la piste menant à la réserve de chasse, peu à peu, apparurent des silhouettes couvertes de toges safran. Le son étrange, rauque, profond qui enveloppait la nuit plus qu'il ne la troublait, provenait de flûtes de pan, qu'ils balançaient de gauche à droite, au rythme lent de leur pas silencieux.

Ils s'approchaient ainsi solennellement de la zone éclairée, déroulant leur procession en un serpentin qui bientôt encercla la clairière.

Plus un mot, le moindre tintement de verre mais cette grave vibration de l'air qui nous envahissait. La respiration retenue, les convives pivotaient sur leur siège, tournaient le col, pour observer ces apparitions.


Kling-kling-kling... un nouveau son déchira l'obscurité. Sec, puissant, violent même. Tout d'abord d'une éprouvante lenteur, il accéléra subitement son rythme.

Tout à coup, de derrière les joueurs de flûte, jaillirent des corps d'ébène, minces, rapides, déliés, la taille et les cuisses ceintes d'une peau de léopard, la tête coiffée d'une longue crinière mouvante, léonine, le bras droit armé d'une lance et le gauche agitant un court et étroit bouclier. Des bandes de perles colorées se croisaient sur les poitrines nues, comme des cartouchières, et aux chevilles tintaient des grelots secoués par les pieds martelant violemment le sol.


La troupe se regroupa sur le devant de la clairière, poussa un cri déchirant et tous s'arrêtèrent, immobiles, un genou au sol.

Silence, pas un son, pas un mouvement.


Un, puis deux, puis plusieurs battements de tambours, impétueux, frénétiques et la troupe se redressa pour entamer une danse échevelée, entrecoupée de sauts, d'arrêts brutaux, aux rythmes des tambours, toujours invisibles.

D'harmonieux mouvements des bras, simulant la parade nuptiale des grues couronnées, des flexions des corps, des genoux, d'une inouïe souplesse étaient entrecoupés de gestes brusques, agressifs, guerriers, de grandes enjambées, ponctuées de hurlements, en notre direction.


Et toujours ce martèlement envoûtant des grelots !


Longtemps nous subissions cette sarabande, cette mystérieuse et précise chorégraphie. Nous en jouissions quasi douloureusement. Un plaisir étrange nous envahissait, comme celui de partager, d'être acteur d'un mystère et, en même temps, une primale peur nous imprégnait de sensations nouvelles.


Tout à coup, le groupe se fit plus compact, les tambours accélérèrent, amplifièrent leurs battements et, la lance brandie, hurlant, les féroces guerriers foncèrent sur nous en grandes enjambées.


Pour s'arrêter, dans un immense cri, à quelques centimètres des spectateurs sidérés, le regard figé sur les pointes acérées vibrant à quelques cms de leur poitrine.


Nous venions d'assister à la danse guerrière, ancestrale, quasi sacrée des « Intore ».(*).


Quel luxe que de recevoir ce cadeau !




* Intore » signifie en Kinyarwanda « les élus », c’est une danse traditionnelle d’Afrique des Grands Lacs ,qui appartenait au roi et qui encourageait et stimulait les soldats. Aujourd’hui, les danses intore restent un art élitaire grâce à une chorégraphie incomparable excécutée par les hommes. La chorégraphie et le costume des danseurs « intore » font de ce spectacle une originalité unique dans le monde entier, impossible de passer inaperçu même dans de très grands festivals internationaux.

Copiez ce lien dans votre navigateur pour voir la vidéo :

http://www.dailymotion.com/video/x39wt6_intore-et-ingoma_parties




Xaparo dit :
Merci pour ce moment partagé et pour la vidéo qui permet d'exprimer l'âme africaine et ses traditions ancestrales . Il manque juste le rugissement lointain et les autres cris... au fond de la nuit.


posté il y a 143 semaine


Angeline58 dit :
J'ai pris un immense plaisir à lire ce récit de fête ; magnifique spectacle de danses grâce à la vidéo ; merci à toi d'écrire de tels beaux textes !


posté il y a 143 semaine


Amafieri dit :
Merci à tous deux - et aux autres - d'être d'aussi fidèles lecteurs et de vos commentaires très motivants.


posté il y a 143 semaine


Thea dit :
le texte n'est pas toujours facile à lire, dommage, les lignes se chevauchent...


posté il y a 142 semaine


Amafieri dit :
J'en suis navré, Théa. D'autant que l'affichage s'effectue correctement sur mes PC et chez bcp d'autres. Merci de ton message.


posté il y a 142 semaine


Marie2liber dit :
Les couleurs des costumes sont étonnantes.... un bon moment d'évasion et de voyage....


posté il y a 142 semaine


-lola7- dit :
Un réel talent... Je débarque juste... je m'en vais vite découvrir le reste !


posté il y a 141 semaine


Ursula38 dit :
Merci encore pour cet excellent récit et la découverte de ces danses impressionnantes et magnifiques ! Tout un monde à découvrir ! Merci infiniment !


posté il y a 141 semaine


Loola03 dit :
merci Amafieri


posté il y a 141 semaine




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