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La jeune fille et l'arbre. - Anonyme berbère tifinagh. -


Le 5 juillet 2009 à 02:33

Rubriques : Mes contes & mes légendes


La jeune fille et l'arbre.
- Anonyme berbère tifinagh. -

Raymond MATABOSCH
- Extraits de Contes et légendes au Pays du Couchant lointain.

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Il était un matin, il était un soir. Un jour, aux temps des pluies, des temps perturbés, humides et froids, aux portes de Sidi Isni, une jeune fille, belle, très belle, au visage séraphique, qui, auparavant, ne connaissait que les papillons des tapisseries de sa chambre, décida d'aller découvrir les jardins du caïd Harazem. Harazem était un notable, d'une grande richesse, qui cumulait, pour avoir acheté cette charge, des fonctions administratives, judiciaires, financières et celle de cheikh de la tribu des Ait Ba Amrane.
Le jardin du caïd avait toute la dignité, toute la grandeur et toute la noblesse d'un jardin royal. « Se reposer à l'ombre des orangers en fleur dont le parfum embaume, tandis que les oiseaux chantent et qu'une eau miroitante danse dans les vasques, c'est ainsi que le monde islamique médiéval s'imaginait le paradis. », ce fut ainsi que le caïd ressentit cette image du bonheur parfait quand il le créa.
Le jardin invitait à la rêverie. C'était un havre de paix immense, une centaine d'hectares, en pleine ville, renfermant une grande diversité botanique. Ce qui avait été recherché avant tout, par son concepteur, c'est le côté propice à la réflexion, l'exubérance des végétaux cachant la ville. La présence de l'eau, dans plusieurs bassins aux belles perspectives, libérait l'esprit. Et, bananiers, figuiers, palmiers dattiers rappelaient aux visiteurs, l'abondance et la frugalité.
Nul besoin de collection, juste le rappel d'une jungle à peine apprivoisée, le jardin était une démonstration de l'Éden tel que ce lieu paradisiaque, grâce au soleil et à l'eau, pouvait l'être, par les hommes, recréé.
Et la jeune fille s'ébattait dans cet univers magique, chassant les papillons.
A la poursuite d'un azuré du Maghreb, butineur intempérant de très nombreuses fleurs, inexorablement elle se perdait, de plus en plus, dans la luxuriance du jardin, miroir de la nature sauvage.
Comme par magie, elle pénétra dans un univers interdit, d'ombre et de lumière, d'héroïsme et de crainte, de bonté et de violence, baignant dans la chaleur humide d'un macrocosme ouaté.
Brutalement, l'espace se renversa et réapparut, d'une manière sinistre, lorsque la jeune fille se rendit compte de son propre courage, de sa crânerie opportune et de sa judicieuse audace, ou de sa vraie inconscience, de son indubitable témérité et de son authentique extravagance, d’avoir quitté le jardin connu.
C'était l'azuré du Maghreb qui l’invitait, l'incitait, et l'exhortait, la tentation de connaître plus que le jardin et l'ivresse de la séduction d'Ève, par la serpent, en Éden, à poursuivre son expédition.
Avec l'insouciance de la jeunesse, elle pris la décision de fouiller plus encore ce monde étrange et merveilleux, et de s'enfoncer d'avantage dans le royaume féerique. Pas après pas, elle posa ses pieds sur des tapis immaculés de fleurs célestiales et séraphiques, jouissant de leurs senteurs enivrantes.
Et, tout autour d'elle, des êtres transcendantaux dont l'origine n'était, d'ordinaire, pas révélée aux univers éthérés du temps et de l'espace avant que ces univers ne soient ancrés dans la lumière et la vie.
Spectacle féérique et envoûtant, les oiseaux pépiaient, les lapins glapissaient, les renards se tapissaient sur des lits de feuilles sèches; l'écorce du bouleau craquait à la faveur du jour changeant.
L'onde clapotait doucement contre le rocher rebelle et nu.
Ici, partout on grattait, on trottait, et l'on courait; on glougloutait et on voletait; on s'ébattait, on soufflait, on râlait, on feulait et on mugissait.
Et l’obscurité tomba, lourde et pesante.
Alors la beauté mystérieuse de la jungle se métamorphosa.
Mille et un dangers invisibles se dressèrent de toutes parts. La voûte céleste avait tiré, sur les tapis d'étoiles, un effroyable manteau d'encre noire. Un orage, d’une rare violence, dans une symphonie apocalyptique, éclata et l’eau tomba rouge, rouge sang !
La jeune fille pleura de peur et tendit ses mains vers l'invisible, dans une sorte de prière. En cette heure critique elle ne savait plus quel Elohim unique, unique l'un de ses principaux attributs, et seul dieu à invoquer. Devait-elle adresser ses incantations à Allah ? à Aton ? À Adonaï ? à Yavhé ? à Jéhovah... ? Tous dieux de lumière ! Tous conception d'un culte solaire !
Dans son mal-être né du sentiment d’abandon de tout son corps et son désespoir, elle ne savait plus très bien où elle en était, perdue dans l'immensité de la forêt sauvage qui l'entourait, qui l'étreignait et qui l'étouffait.
Et le cataclysme pluvial qui accablait et opprimait la nature enceinte des ténèbres, pétrifiait la jeune fille. Soudain, la foudre s’abattit sur un arbre gigantesque.
Translation dans le mirage, prestidigitation ou illusion, le décor se transmuta. Dans toute sa précarité, son impuissance et sa vulnérabilité, la jeune fille souffrit de compassion pour l’arbre.
A pas lents et comptés, elle s'approcha de lui et le caressa.
Sous ses doigts tremblants, elle sentit l'écorce frémir comme si ces attouchements digitaux avaient ému la conscience végétale. La jeune fille n'en fut pas surprise davantage car la réaction de l'arbre blessé ne la scandalisa pas.
Elle même, à ce premier contact, éprouva l'intense transport affectif d’un plaisir charnel d’autant plus vif et plus pénétrant qu'elle en avait ignoré l'existence jusqu’alors, un feu subtil s'insinuant dans ses veines et l’embrasant jusqu’à l’âme.
Une impression étrange s'empara d'elle. Et elle eut intuition que l'arbre n'était pas un arbre, qu'une vie humaine s'agitait en lui et qu'il était de chair et non de bois, fut-il d'essence sacrée.
Celui que sa main avait effleuré, était un djinn, le génie de la forêt.
La jeune fille s'assit à ses pieds et l'arbre lui conta son histoire :
« Dans ma jeunesse », dit-il, « j'étais un jeune homme beau, si beau jeune homme, même au dires de certains qui me jalousaient, que toutes les filles de la province d'Askourène étaient amoureuses de moi. Un matin où je quittais la maison paternelle pour me rendre dans les champs, une sylphide m'aborda. Elle disait s'appeler Ishtar et elle s'adressa, à moi, en ces mots : Azenkwed tu es trop beau ! Trop beau pour être vrai, trop beau pour être un homme. Trop beau en tout cas, pour rester avec les mortels ! Trop beau pour les hommes, tu es assez beau pour les déesses.
« Et moi, Ishtar, je viens t'enlever afin que tu résides auprès de moi et que tu me charmes de ta beauté et que tu combles et assouvisses mes désirs d'amours charnels. Et elle m'emporta sur son cheval jusqu'au panthéon des Dieux. Là, ma vie s'écoula douce et tendre et je côtoyais toutes les divinités chthoniennes, aquatiques et célestes de l'univers berbère; Anzar, dieu du ciel et de la pluie; Tanit, déesse de la fertilité; Ayyur, dieu lunaire; Gurzil et Ifri, divinités guerrières; Ba'al Hammon, dieu de la fécondité et des récoltes... Des nymphes me tenaient aux petits soins, m'entretenant afin qu'à tous instants, je fus dans les meilleures dispositions à satisfaire à l'appétit sexuel de l'insatisfaite Ishtar.
« Mon crime fut, un jour que je rendais visite à mes pères, de divulguer les secrets des dieux, le plus impardonnable des crimes que les hommes puissent commettre à leurs yeux. Ce jour là, alors que je traversais les hauts plateaux et que j'en admirais les bêtes, heureux, les deux mains appuyées sur mon bâton ouvragé et le menton dans mes deux mains, j'aperçus un aigle enlevant une jeune fille. La malheureuse criait et se lamentait à qui pouvait l'entendre, et, à la vérité il n'y avait pas grand monde, excepté moi, pour l'entendre sur ces plateaux désolés.
« Mais cet aigle là était vraiment immense, inhabituel, extraordinaire, surnaturel. Beaucoup plus majestueux qu'aucun oiseau mortel. Seul Anzar pouvait avoir, ainsi, le toupet d'enlever une jeune fille en prenant la forme d'un aigle. Et quel aigle ! Quelques jours plus tard, le dieu de la fécondité et des récoltes, Ba'al Hammon, vint me trouver en pleurant. Neith, sa fille chérie, avait disparu. Ba'al Hammon pensait qu'elle avait été enlevée... Je compris tout. Et je lui racontais ce que j'avais vu : Le grand aigle surnaturel, sûrement Anzar, la jeune fille en pleurs...
« J'avais, dès lors, compris, m'étant retrouvé brutalement transformé en arbre, mes pieds enracinés au milieu d'une forêt impénétrable, que j'avais trop parlé ? Qu'il y avait des choses que l'on croyait voir, mais qu'il ne fallait pas avoir vues ? Mais ce fut trop tard. J'étais condamné à rester arbre pour l'Éternité.
« J'étais condamné..., jusqu'à aujourd'hui où ce coup de foudre a animé ma sève glacée, la réchauffant et refaisant couler le sang dans mes veines. »
La jeune fille écoutait l'arbre conter son histoire merveilleuse et tragique à la fois. Et elle rêvait. Elle rêvait qu'elle était Ishtar. Comme elle, elle chevauchait un étalon sauvage; comme la déesse, elle prononçait les mots, « Azenkwed tu es trop beau ! Trop beau pour être vrai, trop beau pour être un arbre. Trop beau en tout cas, pour rester avec les essences boisées de la forêt ! Trop beau pour les arbres, tu es assez beau pour une femme mortelle. », et, comme elle, elle décida de l'enlever.
Mais les pieds enracinés, il ne put suivre son héroïne. Et il resta figé dans le sol.
Alors, le génie de la forêt offrit assistance, protection et amour à la jeune fille. Toute la nuit, il garda ses bras refermés autour d’elle.
Le lendemain matin, afin que leur union resta indissoluble jusqu'à la fin des temps, l’arbre lui dédia ses fruits.
La forêt profonde au feuillage luxuriant s'illumina de mille feux. Magnifique étendue de verdure où s'impressionnait un palais végétal où le feuillage épais des arbres semblait filtrer l'air et le purifier. Une douce lumière émeraude et or éclairait l'espace comme pour inviter les âmes fortes à s'enfoncer plus profondément dans cette splendeur.
Et la clarté brilla, légère et éthérée.
Les deux amants s'arrachèrent à la jungle et se dirigèrent, d'un même pas, en direction de la civilisation des hommes.
La jeune fille et le génie de la forêt se promenèrent, durant des heures qui leur parurent éternelles, dans la nature et Azenkwed ne reconnaissait plus la terre de son enfance et de sa jeunesse.
Des siècles s'étaient écoulés depuis le jour où Ishtar l'avait enlevé et transporté dans le panthéon des dieux. Et même ses parents n'étaient plus de ce monde. Leurs corps, suivant la tradition, avaient dû être brûlés dans des les tombes pyramidales en pierres, et ils devaient reposer à Medracen.
Pourtant, goutant au bonheur d'être ensemble, la jeune fille et le génie de la forêt n’arrivaient pas à échapper aux contraintes de leurs états naturels si différents et ils se cloîtraient dans la tristesse de se retrouver si dissemblables.
Un être humain et un arbre, tous deux des entités vivantes, il était vrai, était un délicat problème à résoudre. L'amour était en eux. Il leur était difficile d'en admettre la complexité de la situation. Et pourtant Azenkwed avait été homme avant d'être transformé en entité végétale.
Que les dieux étaient abstrus.
Ils décidèrent de rendre visite à un marabout, guide spirituel revêtu de pouvoirs quasi divins, un saint homme vivant en ascète et un sage instruit de religion agissant comme conseil des villageois.
Le vieil homme leur promis de rapprocher leurs deux natures mais se refusa à tout salaire car c'était ainsi que Mohamet, prophète de l'Islam et modèle de vie pour les musulmans sunnites, décrivait la personne qui cherchait à rencontrer Dieu : « Les prophètes, ainsi que ceux qui voulaient s'inspirer de leurs vies, ne devaient pas s'intéresser aux choses de ce monde mais ils devaient accorder une importance particulière a la recherche de la vérité sur l'au-delà. »
Et le vieil homme, révérencieux des écrits coraniques, respectait la parole du prophète de l'Islam.
Par obligation morale tacite, la jeune fille et le génie de la forêt décidèrent de pourvoir à ses besoins, qui, dans la mesure où ils était ascète, se réduisit en nourriture et en boisson, ainsi qu'en vêtement.
Durant de longues heures qui parurent interminables à la jeune fille, il sculpterait, dans le bois de l’arbre, un corps de guerrier berbère.
Azenkwed souffrait les mille morts à chaque attaque du ciseau qui lui arrachait des copeaux de son corps. Et la jeune fille geignait à chaque plainte de son bien aimé.
Enfin, l'oeuvre créatrice s'achevait. Le corps prenait forme.
Et le travail sculptural du marabout se transmutait en une opération de dévoilement et de libération de la statue enfermée dans le bloc.
Le dernier coup de maillet donné avec douceur et circonspection, le dernier copeau de bois extrait, la jeune fille fut émerveillée par l’apparition du prince des bois qui retrouvait, ainsi, sa terre tifinagh.
Pour la jeune fille et Azenkwed, l'avenir s'annonçait heureux, à cet instant là, ils le croyait mais, dans le mariage, unir la chair et le bois s'avérait impossible.
Le marabout voyant leur déception s'inscrire sur leur visage, leur dit :
« Je n'ai pu faire mieux que donner l'image d'un homme, ma science ne me permettait pas d'insuffler, n'étant pas le créateur céleste et unique, la vie à la représentation taillée d'un être humain. Alors, je ne puis que prédire que, pour vous rejoindre à tout jamais, vous ne pouvez qu'attendre que survienne, à nouveau, une nuit d’orage. »
A peine la jeune fille et Azenkwed, le génie de la forêt, sortirent-ils de la demeure du marabout qu'ils furent frappés par la foudre.
Alors ils s’unirent dans un baiser de feu et de flammes jusqu’à ce que leurs corps fussent réduits en cendre.




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