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Le 22 décembre 2009 à 11:29
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extraits de livres
" Pour dire d'un homme qu'il est civilisé, on dit souvent cultivé. Pourquoi ? Qu'est-ce que cette culture ?
Pour dire d'un homme qu'il est civilisé, on dit souvent " cultivé ". Pourquoi ? Qu'est-ce que cette culture ?
Souvent, trop souvent, cela veut dire que cet homme sait le grec ou le
latin, qu'il est capable de réciter des vers par coeur, qu'il connaît
les noms des peintres hollandais et des musiciens allemands. La culture
sert alors à briller dans un monde où la futilité est de mise. Cette
culture n'est que l'envers d'une ignorance. Cultivé pour celui-ci,
inculte pour celui-là. Etant relative, la culture est un phénomène
infini ; elle ne peut jamais être accomplie. Qu'est-il donc, cet homme
cultivé que l'on veut nous donner pour modèle
,,?
Trop souvent aussi on réduit cette notion de culture au seul fait des
arts. Pourquoi serait-ce là la culture ? Dans cette vie, tout est
important. Plutôt que de dire d'un homme qu'il est cultivé, je voudrais
qu'on me dise : c'est un homme...
La
culture n'est rien ; c'est l'homme qui est tout. Dans sa vérité
contradictoire, dans sa vérité multiforme et changeante. Ceux qui se
croient cultivés parce qu'ils connaissent la mythologie grecque, la
botanique, ou la poésie portugaise se dupent eux-mêmes. Méconnaissant
le domaine infini de la culture, ils ne savent pas ce qu'ils portent de
vraiment grand en eux : la vie.
Ces
noms bizarres et insolites qu'ils lancent dans leurs conversations
m'irritent. Croient-ils m'impressionner vraiment avec leurs citations,
leurs références aux philosophes présocratiques ? Leur prétendue
richesse n'est que pauvreté qui se masque. La vérité est à un autre
prix. Savoir ce qu'un homme comprend de misère, de faiblesse, de
banalité, voilà la vraie culture. Avoir lu, avoir appris n'est pas
important. L'art, respectable entité bourgeoise, signe de l'homme
cultivé, civilisé, de l'homme du monde; de l'" honnête homme " :
mensonge, jeu de société, perméabilité, futilité. Etre vivant est une
chose sérieuse. je la prends à coeur. Je ne veux pas qu'on déguise,
qu'on affabule. Si l'on fait ce voyage, il ne faut pas que ce soit en "
touriste " qui passe vite et se dépêche de ne retenir que l'essentiel,
ce pauvre essentiel qui permet de briller à peu de frais, en parlant du
" Japon " ou du " mythe tauromachique dans l'oeuvre d'Hemingway ". Les
détails de la vie sont bien plus enivrants.
Certes, le produit des hommes n'est pas négligeable. Lire
Shakespeare, connaître l'oeuvre de Mizogushi est aussi important. Mais
que celui qui lit Shakespeare ou qui regarde Mizogushi le fasse de
toute son âme, et pas seulement pour sacrifier au snobisme de la
culture...
La culture n'est pas une fin. La culture est une nourriture, parmi
d'autres, une richesse malléable qui n'existe qu'à travers l'homme.
L'homme doit se servir d'elle pour se former, non pour s'oublier.
Surtout, il ne doit jamais perdre de vue que, bien plus important que
l'art et la philosophie, il y a le monde où il vit. Un monde précis,
ingénieux, où chaque seconde qui passe lui apporte quelque chose, le
transforme, le fabrique. Où l'angle d'une table a plus de réalité que
l'histoire d'une civilisation, où la rue, avec ses mouvements, ses
visages familiers, hostiles, ses séries de petits drames rapides et
burlesques, a mille fois plus de secret et de pénétrabilité que l'art
qui pourrait l'exprimer.
J.M.G Le Clézio : " L'extase matérielle "
http://www.evene.fr/celebre/biographie/william-shakespeare-60.php?citations
http://www.commeaucinema.com/film=retrospective-kenji-mizoguchi,58306.html
http://www.republique-des-lettres.fr/10469-ernest-hemingway.php